La commune de Beaumont-Hague a organisé, les 19 et 20 septembre, son premier salon du Livre, sur l'initiative de propriétaire de la Maison de la Presse, Guillaume Bosvy. Une
cinquantaine d'auteurs avaient, comme nous, répondu présent. Nous nous y sommes rendus avec la même interrogation que celle que nous avions eue à la 25e Heure du Livre du Mans, en octobre 2008
(nous y sommes à nouveau, pour l'édition 2009, dimanche 11 octobre) : "Notre récit morbihannais est-il exportable ?". Un acquéreur avait dit : "J'ai donné votre livre à mère, qui est ardéchoise, et
qui a 90 ans. Elle l'a dévoré". Sublime compliment. Un Béarnais nous avait rassuré : "Votre livre est lisible dans toutes les Pyrénées". Les 61 Sarthois qui avaient été séduits par le livre et
l'avaient acquis en 2008 avaient achevé de nous convaincre que "Rougir" n'est pas un récit morbihannais, ni breton mais français, et probablement européen, voire au-delà. Au fil des pages, tous les
paysans, fils et filles de paysans ou simplement ruraux et ruraux occasionnels se jubilaient à retrouver images, souvenirs, personnages d'enfance mais à raviver leur(s) émotion(s).
La Hague, tout le monde connaît. Est-ce si sûr ? Il a fallu que nous soyons sur place pour nous rendre compte que la Hague n'est pas une commune mais un
ensemble de 19 communes qui forment la pointe nord-ouest du Cotentin. Pour cette raison, la majuscule de son article, comme nous l'écrivions jusqu'ici, ne se justifie pas ! Pour tout le monde, la
Hague, c'est l'usine de retraitement des déchets nucléaires. Sujet incontournable étant donné son rôle stratégique, son ampleur, mais sujet éminemment sensible dans la région. Les habitants
s'indignent qu'on réduise leur petite région à ce seul aspect, aux doutes, aux craintes et aux polémiques. Ils n'ont pas tort, les sites géographiques et topographiques sont magnifiques. Dans
les terres, le bocage vallonné ravit le promeneur. Il faut le préserver pour montrer ce qu'il en reste encore de cette configuration historique du terroir dans une France rurale qui s'est
vendue au remembrement sans discernement. La côte charme pareillement par des paysages tantôt dunaires, avec de longues plages de sable, tantôt "irlandais", comme les caractérisent les riverains
eux-mêmes, c'est-à-dire tourmentés, pris d'assaut par les flots. Catherine Ecole-Boivin, auteur du récit
Paul dans le pas du père (voir ci-après), originaire de Beaumont-Hague, se dit
prête à brandir l'étendard de la révolte : "On ne nous demande jamais notre avis. On ne retranscrit jamais combien nous l'aimons notre Hague". A coup sûr, séjourner dans cette langue de terre
septentrionale de la Manche, se couler dans les petites routes qui sinuent, vaut la peine.
Ce 1er salon fut modeste. Sans surprise. D'une part, c'est le sort des toutes premières manifestations. Ensuite, ce même week-end, les Journées du Patrimoine ont drainé, comme partout, une bonne
partie de la population. Enfin, de l'avis même d'une élue, "les Beaumontais sont difficiles à faire bouger". Une fois de plus, ce séjour en dehors de la Bretagne prouva que "Rougir d'être paysan"
est trans-régions puisque, outre quelques Bretons expatriés, des Normands s'y retrouvèrent et l'emportèrent.
Le public clairsemé présente un avantage : il donne du temps pour faire connaissance avec d'autres auteurs. Et, au retour, c'est un plaisir de relater les rencontres.
Nous devons à
Catherine Ecole-Boivin d'avoir été présent à ce salon. Nous l'avons rencontrée et côtoyée sur
plusieurs salons. En qualité d'auteure locale, elle nous a proposé de figurer, une fois de plus, à son côté, à Beaumont-Hague. Son livre
Paul dans les pas du père raconte comment Paul
Bedel, paysan de père en fils d'Auderville, avant-dernière commune du trajet qui conduit au phare de Goury, a décidé, un jour, de ne plus céder aux promesses ou mirages du progrès pour vivre, comme
il le dit lui-même, "en harmonie avec la Nature", et, explicitation du titre, "en harmonie avec ses ancêtres". Catherine nous a fait un superbe cadeau : elle nous a invités à rencontrer Paul. Qu'on
ne se méprenne pas. Nul besoin de guide ou de sésame pour rencontrer l'homme de la terre. L'homme ouvre volontiers sa porte à qui y toque. Mais être introduite par sa biographe induit
automatiquement une complicité avec Paul.
Paul trompe son monde. De prime abord, son port voûté donne le
sentiment d'un homme replié sur lui-même, renfermé, farouche, taciturne. Quelques secondes suffisent pour que l'homme révèle sa vraie nature.
Lorsque nous lui annonçons que nous lui offrons notre livre et qu'il propose de le présenter lui-même à l'objectif. Lorsqu'il raconte les anecdotes qui émaillent désormais ses sorties pour
accompagner les conférences de ses biographes, les dédicaces et même la garden-partie de l'Elysée 2009 où il fut invité. "Lors d'une conférence, une participante m'a demandé : "Comment faites-vous
désormais sans votre troupeau?" puisque Paul a, enfin, pris sa retraite. "J'ai répondu que j'ai changé de troupeau", relate-t-il avec malice, en faisant allusion à la foule de lecteurs et de
spectateurs qui lui rendent visite dans sa maison de pierre. "7467 personnes se sont assises là, sur cette chaise depuis mai 2006", nous a-t-il dit spontanément, le 20 septembre 2009. "La
plus vieille avait 92 ans !" Des visiteurs de toutes origines, de France mais aussi de pays étrangers, fascinés par sa sagesse superbement exprimée par le récit de Catherine (plus de 30 000
exemplaires) et le tout aussi sensible film de Patrick Mauger,
Paul dans sa vie, qui a touché des dizaines de milliers de spectateurs en salles et par le DVD.
Jacques Rouil est un autre personnage du Cotentin. Originaire de Surtainville, ville plus au sud du littoral
ouest, journaliste, aujour'hui en retraite au terme d'un long parcours à Ouest-France, il a naturellement utilisé son talent du récit et son art des mots pour dépeindre les paysages et les
personnages de son terroir.
Parmi ses œuvres locales majeures,
Les Rustres (1) raconte le destin de jeunes de sa région. Il les projette et les imagine trente ans plus tard dans
Un Mortel Hiver. Il y
restitue avec réalisme les itinéraires très différents des anciens copains : ceux qui sont restés à la terre, ceux qui ont trouvé un travail à la ville, ceux qui ont gagné la capitale et sont
devenus "intellos", en l'occurrence un écrivain qui a du mal à renouer avec sa terre colonisée par les résidences secondaires : "
Elles sont belles comme dans les magazines mais la vie s'est
retirée. Gégé a toujours aimé le progrès, il a toujours pensé que les paysans avaient le droit de vivre autrement que dans la gadoue. Mais, aujourd'hui, il n'entend plus rien, ne sent plus rien.
Son monde est mort". J. Rouil croise avec audace l'enracinement dans ce coin de Normandie, l'attachement au sol, à la mer, aux paysages, aux ciels, et les problèmes actuels. Milou, Clovis,
Dédé, Doudou, Gégé, surnoms et prénoms qui fleurent bon le terroir se voient confrontés au trafic d'immigrants qui cheminent en secret sur les hauts de la Hague et aux passeurs patibulaires qui
exécutent sans sommations les gêneurs ou ceux qui contrarient leur chemin. Et après ceux de la technologie, ces "nouveaux changements" inquiètent, instillent la peur. Le vieux curé -qui, retraité,
accepte de partager son presbytère avec l'instituteur laïcard lui-même retiré des estrades !- a "
peur pour sa culture chrétienne et pour ses églises vides de fidèles. L'idée que tout cela
puisse mourir un jour le bouleverse. Il a peur de l'islam, la religion des pauvres. C'est sa force. Il craint son intolérance, son esprit de conquête, de revanche..." La tentative était
scabreuse. La conjugaison des deux univers tient parfaitement la route !
Converser avec Jacques Rouil vous condamne aussi à reconnaître que vous ne savez rien de la Manche. Cet exégète de la Normandie vous dresse une radiographie stupéfiante de ce département. On se
doute que les distances entre le nord et de le sud recèlent des différences. C'est bien pire que cela : ce sont des fractures, des antagonismes sociaux, syndicaux. Et si chaque touriste a relevé
que tous les noms de communes se terminent par "ville", tous -comme nous-mêmes- se contentent paresseusement d'y lire le terme citadin. Il n'en est rien, nous a révélé J. Rouil. "-ville" vient de
villa qui, sous la domination viking, signifiait "domaine". Le début du nom reprend celui d'un seigneur de l'époque. Toutes les dénominations, d'origines scandinave, germanique ou anglo-saxonne, se
déclinent alors de façon limpide. Omonville (la-Petite ou la Rogue), domaine d'Asmundr ou d'Osmundr; Eculleville, domaine de Skuli, Auderville, domaine d'Ealdhere, Octeville, domaine d'Otti;
Bricqueville, domaine de Brekki, Surtainville, domaine de Svarting...
Les salons et les dédicaces laissent peu de répit aux auteurs pour découvrir les ouvrages de leurs confrères et consoeurs. Tant mieux, cela veut dire que le stand est fréquenté par les futurs
lecteurs ! Quand nous arrivons à arpenter les allées, nous privilégions les livres de littérature, les essais, les documents. Et la jeunesse ? C'est vrai, nous y accordons moins d'attention. Le
salon de la Hague nous a donné l'occasion de mettre en lumière une auteur incroyablement prolifique du domaine.
Mireille Mirej (prononcer deux fois Mireille) écrit des romans et
récits majoritairement dédiés aux chevaux "parce que c'est à eux que je dois d'être devenue écrivain". Mais elle mêle aussi à ses histoires toutes sortes d'animaux et d'univers. Ses livres peuvent
séduire tous les publics car ils sont de tous formats, certains de la taille d'un carnet de notes ou d'un mini-recueil de pensées ou d'aphorismes et d'une trentaine, une quarantaine de pages, ce
qui rend ses écrits accessibles à tous les budgets ! La genèse de cette prolificité se trouve dans son enfance : "
Toute petite déjà, je disposais d'une imagination gigantesque. Je mentais
-disaient les autres- pour transformer mon quotidien, ou inventais différentes versions de mon avenir. Durant des années, la lecture m'a permis d'échapper à la réalité. La quantité d'ouvrages que
j'absorbais par 24 heures n'entrait dans aucune des statistiques qu'on entend aujourd'hui : souvent trois livres dans une seule journée."
POUR ALLER PLUS LOIN
Paysages splendides du Cotentin et de la Hague :
www.courault.org
"Paul dans les pas du père", Editions Ouest-France, 2007 :
www.edilarge.fr/02-pages/02-Cat_1accueil.html
"Paul dans sa vie", DVD, Les films du Paradoxe, 2007, 99 mn
Bande-annonce, extraits, photos :
www.commeaucinema.com/film/paul-dans-sa-vie,53986
Jacques Rouil :
http://jacques-rouil.jimdo.com
Mireille Mirej :
http://mireille.mirej.free.fr/
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